« Comment ça va ? »

Voilà une question qui est toujours un peu risquée, un peu dangereuse.

« Comment ça va ? »

On sait bien que, au quotidien, dans la vie de tous les jours, ça n’est pas une vraie question. On sait bien que cette question est un « lubrifiant » social, comme une façon de dire bonjour à quelqu’un d’autre, une façon de reconnaître que l’autre est là, en face de nous, qu’on l’a vu. Un équivalent de bonjour, peut-être un cran plus loin, à peine, un cran et demi plus loin qu’un sourire qui lui serait adressé. On le sait, on l’a appris. On l’a même accepté, on l’a intégré, une fois passée cette période parfois trop longue où tout cela, tout ces échanges sociaux nous semblaient juste être un poids, un obstacle incompréhensible, une tradition encombrante. On a appris qu’il fallait répondre « Bien. Merci. Et vous ? ». Et que l’autre allait nous répondre la même chose. Et qu’il fallait en passer par là. Et puis ensuite on pouvait commencer à parler. Ou pas. Parce que peut-être il fallait passer par une étape de « small talk » ensuite. Une autre habitude sociale. Mais qu’on ne comprendra jamais, celle-là, qu’on ne pourra pas intégrer quel que soit le temps qu’on passe à l’étudier.
Alors oui, d’accord, évidemment, la question en soi n’est pas très dangereuse, la plupart du temps. Parce qu’on ne veut pas d’une vraie réponse, la plupart du temps. Même moi je sais ça.
Mais une fois de temps en temps, il peut arriver que ce soit une vraie question. Pas juste la suite de mots qu’on échange par tradition, par politesse, par décence, mais une question dont la réponse nous intéresse. Et alors on n’a pas vraiment d’autre choix que de poser la question avec les mêmes mots, dans le même ordre, que lorsqu’on est en pilote automatique, au début d’une interaction normale, juste un passage automatique vers la suite de l’échange. Les mots eux-mêmes ne ne sont pas suffisants pour distinguer cette simple initiation obligée d’un échange d’une vraie question. Si on est soi-même en pilote automatique, alors la question n’arrive automatiquement pas, et on répond automatiquement « Bien. Merci. Et toi ? ». Evidemment.
Mais à quel moment, dans quel univers de fiction je me trouve en pilote automatique pendant une interaction avec quelqu’un d’autre ?
Alors, à moins d’être ivre mort peut-être, en une fraction de seconde, toutes les hypothèses se présentent à cet esprit si mal équipé pour les interactions sociales automatiques. Même si dans l’immense majorité des cas, on va finalement répondre « Bien. Merci. Et vous ? », cela résulte toujours d’un choix, et dans cete fraction de seconde, le temps d’un battement de cils, on a examiné que c’était une question, on a évalué si cette question appelait une vraie réponse ou non, et on a décidé que non, pas cette fois. C’est précisément cette évaluation qui provoque ce battement de cils. Si tu regardes bien, tu le verras à chaque fois. Toute cette machinerie interne, qui épuiserait n’importe quel humain autrement constitué, et qui chez quelqu’un comme moi ne provoque que cette minuscule variation à la surface d’une paupière.
Et puis, une fois sur beaucoup trop pour nous, il se trouve que c’est une vraie question. On en n’est jamais sûr. Pour cela aussi, pour le déterminer on est très mal équipé. Peut-être qu’on espère, juste, que c’est une vraie question, cette fois. Notre évaluation est biaisée par une envie subite de partager ce qui se passe à l’intérieur. Bon, une petite partie. Pas tout. On n’a pas l’éternité devant nous. Ça aussi on l’a appris. Douloureusement.
Alors on se lance, il y a toutes ces images qui viennent, toutes ces choses qu’on a à l’intérieur et qui remontent à la surface. D’avance on est content de pouvoir en partager une petite partie… et aucun mot ne sort. Rien d’articulé, rien d’intelligible. On cherche comment formuler ça. Ça ne se formule pas facilement. Il y a bien un mot qui vient. Approximatif, on le sent bien. Mais un mot, ça ne suffit pas. Alors on tente d’imaginer une phrase. Mais elle ne semble pas correcte. On s’en rend bien compte. Il manque quelque chose à cette phrase, elle sortirait de nulle part, elle ne serait pas compréhensible. Alors on se dit qu’il faut d’abord dire autre chose, pour expliquer le contexte de ce qu’on allait dire. Alors on fabrique une autre phrase pour ça. Mais elle semble aussi sortie de nulle part. On la dit quand même. Ou alors on continue d’examiner s’il y a une meilleure façon d’aborder le sujet. Ah, oui, peut-être comme ça, ou comme ça, ça serait plus clair. On formule cette nouvelle phrase, on enchaîne mentalement avec la phrase initiale… et une chaîne d’autres phrases arrive immédiatement à la suite. Pas une chaîne, non, plutôt un « réseau », une explosion de choses et d’idées connectées, mais pas le long d’une simple ligne. Deuxième battement de cils. On voit tout ça, tout ce qu’on voudrait dire, sans qu’il y ait la moindre correspondance entre tout ce qui émerge et quelques phrases qu’on pourrait prononcer dans un ordre visible.
Avec le temps, on apprend que ce qu’on va dire ne sera pas compris. On apprend que la plupart du temps, ce qu’on va dire sera surprenant – au mieux – ou juste obscur. On apprend qu’il faudra qu’on s’y reprenne. On apprend que la première réaction qu’on va recevoir en écho de ce qu’on aura dit devra être ajustée, par d’autres phrases, qui elles-mêmes seront inadéquates, qui demanderont d’autres corrections, et ainsi de suite. Dans le meilleur des cas, la personne en face est vraiment intéressée, et restera assez longtemps à nous écouter pour qu’on ait une chance de surmonter cette incompréhension initiale, qu’on aura ce temps nécéssaire à ramer à contre-courant contre l’incompréhension initiale. Ces moments-là sont à la fois un mélange de frustration – de s’exprimer si pauvrement en comparaison avec ce qu’on a à l’intérieur et que l’autre semble vouloir que l’on partage – et de plaisir – que quelqu’un décide de passer ce temps à essayer de comprendre. Parce que c’est très rare, quelqu’un qui ne s’arrête pas à la première chose imprécise que l’on dit, et qui n’y revient pas sans cesse comme un point fixe inaltérable, accroché à la seule chose inadéquate qu’on a pu prononcer. Avec juste une personne, peut-être. Dans un groupe, jamais. Il n’y a jamais le temps pour cela. Il y a toujours quelqu’un d’autre pour rebondir sur un mot, sur la surface approximative de ce que l’on essaie d’exprimer, et de partir dans une autre direction. Il y a toujours trop de distractions dans un groupe pour qu’on puisse y exprimer ce que l’on a vraiment à l’intérieur. Surtout les groupes autour d’un verre. Ou cinq.
Cela n’arrive presque jamais non plus quand il y a un conflit, quand l’explication est « tendue », quand chaque mot que l’on dit, chaque idée qui pourrait être extraite des mots inadéquats que l’on va prononcer va nous être renvoyée, et alors il faudra encore une fois nager à contre courant, même pas vraiment pour rester sur place cette fois, le temps que la personne en face puisse comprendre, mais pour ne pas nous noyer complètement cette fois. Il va falloir lutter non seulement contre notre impossibilité de transformer en mots tout ce qui surgit, mais aussi contre tout ce qui a été compris de ce que l’on vient de prononcer. La violence de la lutte intérieure qui se déroule dans ces moment-là est parfaitement surprenante, et ajoute à l’impossibilité de s’exprimer. Alors, oui, on apprend aussi à éviter ce genre de situation. Parce qu’on a appris, avec le recul, qu’elles partent toujours en biais. Même quand on a appris à ne pas laisser cette tempête intérieure nous submerger, et qu’on arrive – enfin – à se limiter à un simple battement de cils.
On a appris qu’on n’arrivera jamais à simplement mettre en mots ce qu’on a à l’intérieur. Et à chaque début de discussion, entre le premier et le deuxième battement de cils, il y a cette ombre qui resurgit et qui nous rappelle que cela va être compliqué et long – au mieux – et impossiblement incomréhensible – le plus souvent.

Mais on n’est pas à l’abri du mieux, en fin de compte. Et de temps en temps, avec quelqu’un de bonne humeur, d’humeur indulgente, il y a ces moments où on a le temps de chercher, de placer les choses devant nous, de les modifier sans qu’elles aient été irrémédiablement gravées, le temps d’errer dans les méandres du réseau de connexions qu’on laisse remonter à la surface, le temps d’explorer la complexité des choses, le temps de dépasser le sens toujours trop simple des mots auxquels nous sommes tous habitués. Ces moments-là sont merveilleux.
Et si je pensais qu’ils ne pouvaient pas se produire de nouveau, dans l’avenir, si jamais j’abandonnais l’espoir de la possibilité de ces moments-là, alors j’aurais la certitude que la vie ici bas ne pourrait être qu’un enfer.
Je sais très bien qu’il ne sera jamais possible de partager toute la complexité de ce qui se passe à l’intérieur, d’autant qu’elle se construit au fur et à mesure qu’on l’explore et qu’on la partage… mais je compte sur la possibilité d’avoir ces moments d’échange. Encore et encore.

Alors, une fois de temps en temps, je prends la question de savoir comment je vais au pied de la lettre, et je me prends à avoir envie d’y répondre. Parce qu’à ce moment-là, j’ai eu l’impression que c’était peut-être une vraie question. Je ne serais jamais sûr. C’est un risque à prendre. Et c’est aussi un risque pour la personne qui pose la question. Surtout si elle m’est adressée.

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Battement de cils